Ce que près de 20 ans de consultations à Boulogne-Billancourt m'ont appris sur les sportifs… et leurs douleurs
- Quentin Courthéoux

- il y a 1 jour
- 5 min de lecture

Vingt ans. Ça file vite quand on passe ses journées à écouter des dos, des genoux et des épaules raconter leur histoire.
Depuis que j'ai ouvert mon cabinet à Boulogne-Billancourt, j'ai vu défiler des profils de sportifs incroyablement variés. Du coureur qui s'est découvert une passion pour le running pendant le confinement au rugbyman qui joue à l'ACBB depuis ses 6 ans, en passant par la judokate qui prépare les championnats régionaux ou le triathlète s'entrainant à Issy. Tous ont ce même élan : bouger, progresser, se dépasser. Et tous, à un moment ou un autre, se retrouvent face à la même réalité — le corps a ses limites, et il le fait savoir.
Ce qui m'a frappé avec le temps, c'est à quel point certains schémas se répètent. Les mêmes erreurs, les mêmes douleurs, les mêmes "j'aurais dû venir plus tôt". Alors j'ai eu envie de partager ce que ces années de pratique m'ont appris.
Le sportif "local" n'est pas celui qu'on imagine
Quand on pense "sportif", on visualise souvent l'athlète professionnel, l'emploi du temps millimétré, le staff médical à disposition. La réalité de mon cabinet est tout autre.
La majorité des gens que je reçois, ce sont :
des cadres qui enfilent leurs baskets entre midi et deux pour courir autour du Bois de Boulogne
des parents qui reprennent le sport après des années à courir… seulement derrière leurs enfants 😁
des ados inscrits au club de rugby ou de football du coin
des passionnés d'athlétisme qui visent un chrono personnel, pas un podium olympique
Cette diversité, j'adore. Mais elle implique un vrai défi : ces corps-là ne sont pas préparés comme ceux des pros. Ils encaissent des contraintes parfois mal anticipées, souvent sous-estimées.
En course à pied : trop vite, trop seul
Et pourtant, c'est aussi le sport qui remplit le plus mon agenda de consultations.
Le piège est toujours le même : l'enthousiasme dépasse la progressivité. On se sent bien, alors on ajoute des kilomètres. On a lu qu'il fallait "sortir de sa zone de confort", alors on accélère. On veut être prêt pour le semi dans deux mois, alors on force.
Les douleurs que je vois revenir en boucle :
le syndrome rotulien (cette douleur diffuse autour de la rotule)
les tensions lombaires, surtout chez ceux qui passent leur journée assis
les périostites (ces douleurs le long du tibia qui gâchent les sorties)
les tendinopathies d'Achille
Dans l'immense majorité des cas, il n'y a rien de "grave" au sens médical du terme. C'est un déséquilibre : trop de charge, pas assez de récupération, une foulée qui compense un problème ailleurs.
Ce que j'observe souvent, c'est que les coureurs écoutent leur motivation avec beaucoup d'attention… et leur corps beaucoup moins.
Rugby : le corps encaisse… jusqu'à un certain point
Les rugbymen (et rugbywomen) que je reçois ont un profil différent. On est sur du contact, du choc, de la contrainte mécanique intense.
Ce qui revient le plus souvent :
les cervicales (mêlées, plaquages, chutes)
les épaules (percussions répétées)
les lombaires (les fameux "je me suis bloqué le dos")
les blocages articulaires post-impact un peu partout
Ce qui me frappe chez ces sportifs, c'est leur capacité à encaisser. Ils minimisent, ils repoussent, ils jouent "avec". Jusqu'au jour où le corps décide que non, cette fois, il ne laissera pas passer.
Mon travail ici, c'est souvent de rattraper des mois (parfois des années) d'accumulation. Redonner de la mobilité, aider à la récupération, et surtout — quand c'est possible — intervenir avant que les microtraumatismes ne s'empilent.
Judo : la technicité n'empêche pas les déséquilibres
Le judo a cette réputation d'être un sport "propre", technique, bien encadré. Et c'est vrai. Mais ça n'empêche pas les douleurs d'être au rendez-vous.
La raison ? L'asymétrie.
Un judoka a son côté fort, ses techniques préférées, ses enchaînements de prédilection. Et à force de répéter les mêmes mouvements, le corps se déséquilibre.
Ce que je vois régulièrement :
des tensions marquées d'un seul côté du dos
des douleurs lombaires chroniques
des raideurs de hanche ou d'épaule qui s'installent progressivement
Ce que ces années m'ont appris, c'est qu'une technique impeccable ne protège pas d'un déséquilibre corporel. Le geste peut être parfait et le corps quand même compenser ailleurs.
Athlétisme : la précision du geste… et le piège de la répétition
Sprint, demi-fond, saut — les athlètes que je reçois ont tous ce même point commun : ils répètent le même geste des centaines, des milliers de fois.
C'est leur force (la maîtrise technique) et leur talon d'Achille (au sens parfois littéral).
Les zones qui trinquent le plus :
les ischio-jambiers
les mollets
le bas du dos
les hanches
Ce n'est pas un faux mouvement ou un choc qui crée le problème. C'est l'accumulation silencieuse. Un léger déséquilibre dans la foulée ou dans l'appel, répété dix mille fois, finit toujours par créer une compensation. Et la compensation finit toujours par se faire entendre.
Ce que tous ces sportifs ont en commun
Au-delà des spécificités de chaque discipline, certains schémas reviennent systématiquement :
Le manque d'écoute du corps. Combien de fois j'entends "ça fait quelques semaines que ça tire, mais je pensais que ça passerait" ? Beaucoup trop.
La récupération négligée. On valorise l'effort, l'entraînement, le dépassement de soi. Mais le repos ? La récupération ? C'est souvent vu comme du temps perdu. Alors qu'en réalité, c'est là que le corps se reconstruit.
Les contraintes invisibles du quotidien. Huit heures assis devant un écran, le stress du boulot, le manque de sommeil — tout ça pèse sur le corps sportif autant que l'entraînement lui-même.
La vision "locale" et isolée de la douleur. "J'ai mal au genou, donc le problème est au genou." Pas forcément. Souvent, la douleur est là où le corps compense, pas là où se trouve le déséquilibre initial. Les autres idées recues du type "c'est musculaire il n'y a rien à faire" m'exaspèrent aussi...
Ce que je vois différemment aujourd'hui
Avec le recul, ma façon de travailler a évolué.
Au début, je voyais une douleur, une articulation bloquée, un symptôme à traiter. Aujourd'hui, je vois un mode de vie, une pratique sportive, des habitudes, un contexte.
Et surtout, j'ai compris une chose qui me semble essentielle : la douleur n'est pas l'ennemi. C'est un signal.
Un signal qui dit "il y a un déséquilibre quelque part". Un signal qui dit "quelque chose doit être ajusté". Un signal qui dit "écoute-moi maintenant, ou je parlerai plus fort plus tard".
Bouger oui — mais durablement
À Boulogne-Billancourt, et dans l'ouest parisien plus généralement, on a la chance d'avoir un environnement propice au sport. De grands parcs, beaucoup de sections sportives, des infrastructures à proximité... Les opportunités de bouger ne manquent pas!
Mais pratiquer ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir continuer à le faire dans dix ans, dans vingt ans.
C'est là que mon rôle prend son sens : accompagner les sportifs — tous les sportifs, quel que soit leur niveau — pour qu'ils puissent continuer à faire ce qu'ils aiment. Longtemps. Et sans que chaque sortie soit suivie d'une grimace.
Si vous vous reconnaissez dans certaines de ces situations, ou si une douleur vous accompagne depuis un peu trop longtemps, ça peut valoir le coup d'en parler. Parfois, quelques ajustements suffisent à changer la donne.



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